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Revenu des agriculteurs : comprendre les enjeux économiques derrière la colère agricole

  • 18.02.26
  • Origine France

Depuis plusieurs mois, les mobilisations agricoles se multiplient en France et en Europe. Routes bloquées et manifestations : la colère des agriculteurs se fait entendre. Si les débats publics mettent souvent en avant les normes environnementales ou la concurrence internationale, une question revient de manière constante chez les premiers concernés : celle du revenu.

Revenu agriculteur
Revenu agriculteur

Comprendre ce qui se cache derrière le revenu d’un agriculteur ou d’une agricultrice — comment il se forme, pourquoi il est souvent instable et en quoi cette fragilité alimente la crise actuelle — est essentiel pour saisir les enjeux de souveraineté alimentaire et de transition écologique.

Pourquoi parle‑t‑on autant du revenu agricole aujourd’hui ?

Selon l’étude la plus récente (janvier 2026) [1], la question économique occupe une place centrale dans les mobilisations agricoles, 53 % des agriculteurs interrogés citent les raisons financières comme principale cause de leur mécontentement. Les revendications liées aux normes environnementales ou à la réglementation, bien que réelles, n'arrivent qu'au second rang (21-23 %).

La précarité monétaire est par ailleurs une réalité, selon les données les plus récentes de l’INSEE [2] :

  • 17,7 % des exploitants agricoles vivent sous le seuil de pauvreté monétaire, soit environ 84 000 personnes, contre 14,4 % pour l'ensemble de la population française.
  • De fortes inégalités sur le niveau des vies des agriculteurs : les 10% des agriculteurs les plus aisés disposent d'un niveau de vie 4,5 fois supérieur aux 10 % les plus modestes, contre 3,4 fois pour l’ensemble de la population française.

Le revenu agricole : un concept mal compris

Contrairement à un salarié d’entreprise, un agriculteur non salarié ne perçoit pas un salaire fixe chaque mois, c’est un chef d’entreprise qui se rémunère sur les résultats de son exploitation.

Pour évaluer la situation économique des Français, on regarde leur niveau de vie : c’est tout l’argent dont dispose un foyer pour vivre, après impôts. Il inclut les salaires, les retraites, les aides sociales et les autres revenus de toutes les personnes du ménage.

On peut faire la même chose pour les agriculteurs. Mais leur situation est variée : certains vivent seuls de leur exploitation, d’autres sont en couple avec un autre agriculteur, ou avec une personne qui travaille dans un autre secteur. Le revenu agricole n’est donc qu’une partie du revenu total du foyer.

Comparer le niveau de vie permet de situer les agriculteurs par rapport au reste de la population. En revanche, cela ne dit pas si l’activité agricole, à elle seule, permet de bien gagner sa vie. Pour le savoir, il faut regarder précisément le revenu tiré de l’exploitation.

Comment se forme le revenu d’un agriculteur ?

Concrètement, le revenu issu de l’activité agricole peut être approché par l’étude des résultats de l’exploitation agricole qui est calculé de la manière suivante :

Le résultat de ce calcul ne correspond pas à un salaire au sens classique du terme. Il s’agit d’un solde que l’agriculteur doit en permanence arbitrer entre plusieurs priorités : faire face aux aléas climatiques, absorber les fluctuations des marchés, investir dans son exploitation ou se constituer une trésorerie de sécurité.

Ce n’est qu’après ces choix qu’il peut déterminer le prélèvement privé qu’il s’octroie pour vivre.

En moyenne, sur les dix dernières années les résultats des exploitations agricoles se sont élevés à environ 36 500 euros par personne et par an, soit environ 1,6 SMIC [3].

Mais cette moyenne cache de fortes disparités entre agriculteurs [4] :

  • une forte variabilité d’une année sur l’autre (en moyenne 7000€ d'écart par an sur les 10 dernières années, soit environ 19% du revenu moyen [3]) ;
  • des différences significatives entre filières (10 530€ d'écart moyen entre les filières sur 10 ans).

Le revenu agricole est donc à la fois inégal et fortement imprévisible. D’une année sur l’autre, il peut varier fortement, jusqu’à devenir très faible.

Un revenu soumis à de fortes variations

L’agriculture est exposée à plusieurs facteurs d’instabilité :

  • volatilité des prix sur les marchés,
  • aléas climatiques de plus en plus fréquents,
  • variation des coûts de production,
  • dépendance aux aides publiques.

Cette variation rend difficile :

  • la planification des investissements,
  • la transmission des exploitations,
  • l’engagement dans des transitions agroécologiques parfois coûteuses à court terme.

Sans visibilité et sécurité financière, les agriculteurs ont des difficultés à planifier leurs investissements et de s’engager à long terme. Lorsque le prix payé par son acheteur direct ne permet pas de couvrir l'ensemble de ses charges, il ne reste tout simplement plus de marge pour rémunérer l’agriculteur. Le prix payé en magasin par les consommateurs, se répercute sur la chaîne d’approvisionnement jusqu'aux agriculteurs. Quand il est trop faible, il ne garantit pas une rémunération minimum pour l'agriculteur.

Selon la grande consultation menée par The Shift Project fin 2024, 87 % des agriculteurs se disent prêts à s’engager dans la transition écologique, à condition que des garanties économiques leur soient offertes. La transition n’est pas rejetée, elle est même plébiscitée au sein du monde agricole : plus de 80 % des agriculteurs souhaitent adopter des pratiques agronomiques plus durables, et seulement 7 % déclarent ne pas souhaiter s’engager ou accélérer la transition de leur exploitation.  La question n’est donc pas celle d’un revenu « en plus », mais d’un revenu suffisant pour vivre de son activité et pouvoir se projeter dans l’avenir.

Le commerce équitable : une solution pour sécuriser les revenus agricoles ?

Plusieurs solutions sont régulièrement évoquées pour répondre à la crise agricole : politiques publiques, meilleure régulation des marchés, contractualisation ou évolution des relations commerciales. Parmi ces leviers, certaines démarches cherchent à agir directement sur les prix.

Le commerce équitable en fait partie et repose sur un principe : définir un prix minimum basé sur les coûts de production. Ce prix minimum, défini par Max Havelaar France, joue le rôle de filet de sécurité lorsque les prix du marché chutent. Il est calculé à partir des prix de revient moyens des agriculteurs et agricultrices et donc conçu pour couvrir les charges moyennes et permettre une rémunération minimum des agriculteurs.

À ce prix minimum s’ajoute une prime de développement, versée en complément, qui doit être investie collectivement dans des projets choisis par les agriculteurs et agricultrices : amélioration des outils de production, transition agroécologique, formation, diversification des activités etc. Cette prime constitue un levier supplémentaire de sécurisation, en permettant de renforcer la résilience des exploitations et de soutenir des investissements de long terme.

Bien que le commerce équitable ne puisse résoudre l’ensemble des difficultés structurelles du secteur agricole. Il constitue néanmoins un outil concret pour renforcer la situation économique des agriculteurs et agricultrices et réduire une partie de l’instabilité qui pèse sur leurs revenus.

RESSOURCES

[1] : Science Direct, Farmers’ Voices in European Protests: Diverse Complaints, Emotional Tones, and Policy Responses, 2026

[2] : Insee, Les exploitants agricoles vivent plus souvent sous le seuil de pauvreté que l’ensemble de la population

[3] A partir des résultats courant avant impôts 2015-2024 issu des données du RICA publiées par Agreste

[4] : Insee, Combien gagne un agriculteur, 2024